24 février 2008

BLACK SHEEP de Jonathan KING - 2006 - Nouvelle-Zélande


EPISODE I : « Ça a débuté comme ça. »

 


MOUTONI ARRABBIATI
(¹)

 

Un commencement est une chose d'une infinie fragilité parce que d'une profonde délicatesse, d'une insondable subtilité. C'est un moment que l'on prépare et que l'on chérit par dessus tout : sa valeur programmatique en fait une carte de visite dont l'efficacité – potentiellement envahissante – n'est contrebalancée que par son caractère paradoxalement éphémère.

 

Pour nos débuts, il était donc évidemment impératif pour nous d'ouvrir ce blog sur un film dont l'abyssale profondeur de la pensée qu'il déploie conjuguée à son incroyable maîtrise artistique et technique, en faisait le parfait et flamboyant étendard du cinéma que nous aimons et que nous nous proposons de défendre. Il fallait aussi impressionner l'internaute par le choix de se coltiner une oeuvre à haute teneur en cinéphilie, et digne de supporter une énième exégèse dont nous nous ferions forts d'éviter qu'elle s'empêtre dans la référence, la déférence et une quête donquichottesque de la synthèse définitive.

 

C'est pourquoi, tandis que Bonnie mettait la touche finale à une monumentale fresque – dont vous vous ferez une idée approximative en multipliant mentalement le plafond de la chapelle Sixtine par Guernica – qui synthétisait brillamment une définition enfin exhaustive du cinéma avec une représentation panoptique de son histoire, je m'affairais benoîtement à parachever les 476 pages de réflexions que m'avait inspiré l'usage récurrent du travelling arrière dans l'oeuvre de Stanley Kubrick. Bref, Bonnie & Clyde allaient frapper un grand coup. La Livebox elle-même semblait onduler sous les vagues déferlantes de l'irrépressible désir de transmettre le fruit rare et juteux de nos réflexions au monde qui ne serait plus jamais le même.

 

Et puis, paf! L'accident bête, en somme. Tu ne sais sûrement pas ce que c'est, mais quand on plane comme ça dans les hauteurs de la pensée humaine, on finit par s'habituer à admirer l'horizon quand les autres ont le nez dans les aisselles de leurs semblables. On en vient sans malice à oublier que des petits s'agitent en bas. Peu à peu, on fait moins gaffe avant de mater une pelloche. Là où auparavant l'on dégustait avec délices les oeuvres de Bergman et Antonioni, on se surprend à baffrer de pleins DVD de Corman ou Fulci. Et un beau soir, on se retrouve devant La Nuit des Côtes d'Agneau Vivantes! Massacre au gigot-haricots! Le Ragoût de l'Angoisse!

 

Et on demanderait bien du rab...

Bien sûr, Black Sheep est un chef d'oeuvre d'observation et d'analyse de l'incommunicabilité ontologique entre l'homme et le mouton, une subtile étude de l'impact écologique de l'être humain sur la biosphère avec de vrais morceaux de gore dedans, une puissante réflexion sur le devenir-marchandise de l'humanité et le renversement de la chaîne alimentaire où l'homme devient un mouton pour l'homme; mais si c'est sans doute le meilleur film du monde, c'est surtout parce que c'est le seul film de mouton-garou du monde! Eh bah oui!

Dans la longue liste des agressions animales que l'homme a subies (après en avoir été souvent la cause) au cinéma (chiens, chats, oiseaux, loups, ours, dinosaures, fauves, abeilles, requins, serpents pour les plus évidentes, mais on trouve aussi des limaces, des crabes, des mouches et jusqu'à une moussaka géante et un yaourt de l'espace (si, si!)) (vous me dites, hein, si y'a trop de parenthèses...), le mouton était inédit jusqu'à ce qu'une bande de néo-zélandais se décide enfin à révéler au monde toute la fourberie et la machiavéléité (« J'ai un dictionnaire tout à part moi » disait Montaigne...) ( non, sans déconner, n'hésitez pas, pour les parenthèses, je sais que ça peut être chiant de s'interrompre tout le temps comme ça, surtout quand le gars a une syntaxe super complexe avec des phrases qui n'en finissent plus, ce qui n'est heureusement pas mon cas mais bon...) qui se tapit sous l'immaculée mousseline de ces bêlantes bestioles. Merci les Kiwis!

Seul un Néo-Zélandais élevé aux déjanteries pré-tolkiennesques de son compatriote et inévitable point de comparaison, Peter Jackson, pouvait s'emparer d'un tel sujet! Encore que nos moutons n'aient rien à voir avec le singe-rat de Brain Dead ou les muppets ultra-transgressifs de Meet The Feebles. Manifestement nanti d'un budget un peu plus confortable que son aîné, disons l'équivalent du budget-moumoutes du dernier Nicolas Cage, King peut se permettre de soigner la forme (joli cinémascope et quelques effets de lumières bienvenus pour un bel hommage à Hurlements...) et si les effets spéciaux pourront paraître cheap aux yeux de ceux qui ont été élevés aux CGI, ils possèdent pourtant le charme suranné de l'artisanat et du système D. Sans compter que le cinéaste réussit à maintenir un véritable équilibre parodique en jonglant habilement avec un humour plutôt primesautier et des scènes plus proches de la tradition du genre. Le délire de départ, c'est-à-dire La Nuit Des Morts Vivants avec des moutons à la place des zombies, est poussé jusqu'au bout et le film remplit parfaitement son objectif : divertir On est encore loin de l'hallucinante et éclatante réussite de Shaun of The Dead, mais Black Sheep a su mettre en avant les mêmes qualités : une générosité absolue dans l'écriture et la mise en scène mais aussi et surtout un amour et un respect pour le genre, pour le cinéma tout entier qui font immédiatement de Jonathan King un ami de la famille. Un de ceux qui vivent pour le cinéma avant d'en vivre...

(¹) : non, ce n'est pas une spécialité italienne mais une subtile référence que les plus avertis d'entre vous auront percée à jour avec le sourire entendu de ceux à qui on la fait pas...
Pour les autres, direction IMDB...



black_sheep_copie


Posté par bonnie_and_clyde à 18:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur BLACK SHEEP de Jonathan KING - 2006 - Nouvelle-Zélande

    Vous savez (pas encore, puisque je viens à peine de commencer la phrase et qu'à moins d'être médium de coms, c'est pas possible, mais attendez que je précise ma pensée) qu'en lisant ce superbe texte au style fleuri, ampoulé et qui aurait fait plaisir à Zola (l'auteur de livres sans images, pas l'avenue du même nom), je me suis dit "Non, Jérôme (c'est mon prénom), ce film n'existe pas, c'est une boutade humoristique..." (que je me suis dit). Or voilà que, par acquis de conscience, j'ai cherché quand même sur le net et que forcément j'ai trouvé qu'il s'agissait d'un vrai film. Et bin, je dis bravo (pour le texte et l'image) et que ça donne envie de voir ça en vrai (et que je mangerais bien une côtelette mais c'est une autre histoire). Et bonne continuation à ce blog

    Posté par jerome, 26 février 2008 à 20:01 | | Répondre
  • Jerome : eh oui, "Black Sheep" existe bel et bien, de même que le film d'invasion de yaourt extraterrestre (ça s'appelle "The Stuff" et c'est quand même un
    Larry Cohen, même si c'est à l'évidence pas ce qu'il a fait de mieux, et l'incontournable Mad Movies l'a vendu il y a qq temps avec le mag) et "L'Attaque de la moussaka géante" ( un vrai film grec vu il y a qq années au cinéma opéra de Lyon en compagnie de Bonnie qui pourra confirmer, ainsi qu'un petit tour sur IMDB).
    Heureux de t'avoir donné envie de voir le film et tiens nous au courant de tes impressions.

    Posté par Clyde, 27 février 2008 à 14:11 | | Répondre
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