04 mars 2008

ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES de Franck CAPRA - 1944 - Etats-Unis



La critique a toujours été injuste envers Franck Capra, faisant de lui au mieux un naïf béat chantant les bienfaits de l'American Way Of Life, au pire un propagandiste sans finesse du capitalisme libéral et de son cortège d'illusions. Mais qu'il aie foi en l'espoir de la réussite sociale de chacun, y compris et surtout les plus « faibles », qu'il se fasse parfois le défenseur d'un optimisme que le réel se fait fort de rendre aveugle, ne l'empêche pas d'être lucide et de mettre discrètement en évidence l'envers sordide du rêve américain. Loin de l'angélisme qu'on lui a souvent prêté, Capra s'est souvent appliqué à introduire dans ses fictions des éléments plus ou moins évidents qui constituaient le grain de sable d'une mécanique sociale bien huilée, le truc qui cloche et qui rend l'ambiance générale, jusque-là souriante, un brin ambiguë, voire carrément cynique ( le mot est un peu fort peut-être...).

Arsenic et Vieilles Dentelles est le parfait exemple de cette volonté (qui ne date bien évidemment pas d'hier et que Capra n'a pas inventée) de bousculer les habitudes du public en matière de comédies pour l'emmener vers un rire plus grave, plus profond aussi parce qu'il ne s'arrête pas à la surface du seul humour burlesque à visée divertissante. Ce qui ne signifie pas que ce dernier n'ait pas le droit de citer chez Capra, bien au contraire, et le jeu parfois outré de Grant (voir ses grimaces, et même quelques inattendus regards-caméra) va tout à fait dans cette direction; mais le cinéaste a su apprendre d'un Chaplin par exemple, et intégrer à son métrage toutes les formes du comique, jusqu'à l'humour noir. Ainsi, la découverte des pulsions de mort des deux et adorables vieilles dames est tout autant un grand moment de comédie qu'une réflexion assez subversive (surtout pour l'époque) sur la violence inhérente à la société américaine, violence sur laquelle elle s'est bâtie et qui assure sa pérennité.

A ce titre, notons l'excellente scène où apparaissent le frère du héros (au visage ravagé comparé à celui de Boris Karloff quand il interprétait son rôle fétiche : la créature de Frankenstein) et son complice, un chirurgien esthétique interprété par l'immense (par le talent) Peter Lorre, alias M le Maudit. En quelques secondes, le plateau passe d'un intérieur bourgeois et accueillant à une pièce qui cite directement les grands classiques de l'horreur made in Universal, le tout par le seul biais de la lumière (aucun changement de décor). Subtilement, le film laisse éclore une menace sourde dont la virulence sera bientôt battue en brèche par le retour de la comédie pure. Mais pendant quelques minutes, Capra nous montre la société américaine sous son vrai jour : ne cessant de refouler la violence qui lui est consubstantielle, elle prépare inconsciemment le nouveau jaillissement de celle-ci, plus destructrice encore après avoir été bâillonnée, et plus universelle.

Cette séquence est par ailleurs remarquable du fait que l'ingéniosité de sa mise en scène a réussi à contourner les limites de son dispositif (rappelons que le film, adapté d'une pièce à succès, reprend l'unité de lieu et de temps) en proposant une solution uniquement visuelle : à l'impossibilité de changer de lieu ou de jouer avec la temporalité qu'il s'est lui-même fixée, Capra répond par l'usage d'outils spécifiquement cinématographiques (lumières, cadrages, citations référentielles,...) et prouve une fois de plus que de la contrainte naissent la créativité et l'art...

Bien qu'Arsenic et Vieilles Dentelles soit une comédie moins noire, moins grinçante et subversive que ses homologues britanniques produites par les studios Ealing (Noblesse Oblige, Tueurs de Dames, pour ne citer que les deux plus connues...), le parfum d'immoralité qu'elle laisse planer à la fin, l'inventivité de la mise en scène pour sortir des pièges du théâtre filmé et son rythme digne des comédies de Howard Hawks font de ce métrage une référence dont on chercherait vainement les traces parmi la plupart (pas toutes heureusement, il reste des Michel Gondry, des Wes Anderson, des Alex De La Iglesia...) des comédies contemporaines qui s'enlisent dans la confusion entre cinéma populaire et cinéma populiste.

Posté par bonnie_and_clyde à 14:38 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES de Franck CAPRA - 1944 - Etats-Unis

    salut Clyde,
    je me souviens de ce film assez marrant de "vieilles " qui tuent des "vieux" par philantropie dans une ambiance générale assez burlesque. J'avais passé un bon moment.

    Posté par moumoune, 08 mars 2008 à 21:25 | | Répondre
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